Et nous regardons ailleurs – Licia Demuro (2022)

De grands volumes blancs dessinent dans l’espace des formes, reconnaissables pour certaines, énigmatiques pour d’autres. Pourtant, toutes sont tirées du réel. Un réel qu’Anne-Sarah Sanchez ne cesse d’observer pour mieux le déconstruire et le reconstruire à
nouveau.

Guidée par la lecture de La poétique de l’espace de Gaston Bachelard consacrée à l’épistémologie de la maison, elle laisse son regard se poser sur les détails de l’environnement quotidien tout en restant attentive aux œuvres d’artistes et auteurs modernes qui l’inspirent, telle que Kay Sage ou Franz Kafka. De l’architecture aux objets, en passant par le mobilier, elle s’attache à en repliquer certains éléments familiers au moyen de matériaux de construction basiques – tels que plâtre, placo, bois, chaux, carton ou encore polystyrène – qu’elle choisit de laisser à l’état brut. Sous ses mains, ces derniers se transforment en sculptures dont les traits assument une allure de décors surréalistes et fantomatiques, qui parviennent à semer le trouble dans l’automatisme de nos réflexes perceptifs.

Issue d’une famille franco-américaine, Anne-Sarah Sanchez se confronte très jeune aux problématiques liées au langage et à la communication. Au cours de ses années de formation en école d’art, elle développe une recherche tournée vers la question de la traduction, qu’elle déplace de l’expression orale ou écrite vers l’expression plastique.
Parmi les premières expérimentations réalisées dans ce sens, elle décide de réinterpréter en trois dimensions – en écho à son goût pour l’histoire de l’art – le détail d’un tableau de Renato Guttuso, intitulé La Vucciria (1974), découvert lors d’un voyage à Palerme. Au sein d’une scène animée de marché méditérranéen, un mur blanc contraste avec le reste de la composition. Cet élément architectural est ainsi extrait de son espace pictural originel pour être réactivé dans l’espace réel. Mais le geste de reproduction est poussé encore plus loin du fait que l’artiste réalise la réplique de sa propre réplique dans une volonté entropique d’épuiser l’acte de transposition mis en place.
Elle répète l’exercice avec d’autres objets du quotidien mais cette fois en les choisissant directement dans son environnement proche : une boîte de carton de déménagement, une bouée, ou encore un rebord de fenêtre emprunté à un immeuble voisin sur lequel un
habitant aiguise régulièrement son couteau. Dans son mouvement de retranscription, elle en modifie les propriétés physiques. Ainsi la bouée, par essence aérienne et légère, est recréée en bois plein, tandis que le rebord de fenêtre, normalement stable et solide, est quant à lui refait en plâtre, tout comme la boîte de déménagement.

Au fur et à mesure que sa recherche se poursuit, Anne-Sarah Sanchez augmente la taille de ses sculptures qui affirment désormais un certain décalage avec le motif d’origine, non seulement en ce qui concerne les matériaux employés mais aussi en ce qui concerne les
dimensions des éléments représentés.
Invitée à exposer au Shed – Centre d’art de Normandie en 2021, elle réalise une porte entrouverte tirée du tableau La Victoire (1939) de René Magritte, qu’elle reproduit à taille réelle, tout en étirant sa hauteur, toujours grâce à la même technique du recouvrement au plâtre. Positionné en miroir, un trousseau de clés aux dimensions hors norme est abandonné au sol, se faisant prémices de l’installation suivante qui rejouera une valise géante, accompagnée de ses objets de voyage.

Déployés dans un espace étroit, brosse à dent, slip, peigne, cravate, chaussettes et autres affaires gigantesques semblent sortis d’un décor de théâtre à la scénographie burlesque et absurde afin d’envahir l’espace réel et d’en perturber les équilibres proportionnels.

Le sens du réel et la reconnaissance des formes deviennent ainsi un nouveau terrain d’expérimentation pour les perceptions du corps, lequel se projette dans les méandres ornementaux d’architectures réinventées.
Qu’elles soient présage de narration, ou simple description tridimensionnelle à la manière de Georges Perec dans son ouvrage Espèces d’espaces (1974), les œuvres d’Anne-Sarah Sanchez offrent la ponctuation d’un voyage immobile. Un voyage qui convoque à la fois l’espace présent et immédiat ainsi que celui absent, disparu ou évanescent.